PARIS — En se rendant à son bureau dans la banlieue parisienne par un mercredi matin orageux, Yann Favennec, 47 ans, fonctionnaire des douanes, s’attendait à une journée bonne, mais stressante.
Le chef de projet de la candidature de Lille pour accueillir la future Autorité douanière européenne avait donné rendez-vous aux quatre personnes de son équipe à 8h30. Café et croissants sur les bureaux et simulateurs de vote sur grand écran, ils s’installèrent confortablement pour suivre la compétition entre les neuf villes prétendantes.
Un lobbying de haut niveau, une stratégie d’influence et une attention particulière aux ambitions des députés européens de façonner le processus ont fait de Lille une candidate de poids dès le départ. Puis, sa situation géographique — située à moins d’une heure de train de Bruxelles —, son bâtiment déjà disponible et la grande expérience de l’agence nationale des douanes sont autant d’atouts qui ont joué en sa faveur.
En ce 25 mars, lorsque Lille a été déclarée gagnante peu après le déjeuner, “ça a été l’explosion de joie dans le bureau”, se souvient Yann Favennec, revenant auprès de POLITICO sur le récit de ce succès.
La toute nouvelle agence européenne, qui emploiera 250 personnes, est la pierre angulaire d’une réforme douanière visant à renforcer la coopération entre les 27 agences nationales de l’UE et à gérer l’afflux croissant de colis expédiés par des plateformes d’e-commerce.
Le lobbying du président Emmanuel Macron en marge des réunions internationales et des missions d’ambassadeurs de candidature jusque dans les plus petits Etats membres de l’UE ont participé à cette offensive de charme. Hormis la concurrence de Rome, qui a rendu la finale palpitante, presque tout s’est déroulé comme prévu pour la capitale des Flandres.
Pascal Lamy, l’ancien diplomate commercial qui a conseillé la candidature, a déclaré que la France avait tiré les leçons de la défaite de Lille face à Amsterdam dans la course à l’accueil de l’Agence européenne des médicaments en 2017.
“On a gagné parce qu’on avait perdu la dernière fois. Ça a été un choc important. Et on a regardé tout ce qu’on n’avait pas forcément très bien fait la dernière fois. Et on a fait l’inverse”, résume auprès de POLITICO l’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce et ex-commissaire européen au Commerce. “On a fait un meilleur dossier que la dernière fois. Et on a mieux organisé le lobbying politico-diplomatique.”
L’avantage de dégainer le premier
La France a été la première à se lancer dans la course en novembre dernier, conviant des responsables de toute l’UE à une journée portes ouvertes à Lille aux allures de sortie scolaire.
La délégation a visité la tour blanche où serait accueillie l’agence, puis la vieille ville et son architecture flamande, avant de s’inviter dans un cours à l’Ecole européenne, qui porte le nom de l’ancien président de la Commission, Jacques Delors. A la fin de la journée, plusieurs convives ont reconnu qu’être le premier à se déclarer candidat était un avantage en soi.
En réalité, le lobbying avait commencé bien plus tôt en coulisses, la France prenant les devants dans la bataille contre la vague toujours plus grande de colis inondant l’UE et vendus par les e-commerçants, notamment chinois, comme Shein et Temu. Des mois plus tôt, Paris avait tiré la sonnette d’alarme à propos des produits dangereux provenant de ces plateformes, avant d’annoncer la mise en place unilatérale de frais de gestion sur les petits colis.
Un responsable du Parlement européen directement au fait du vote souligne que les responsables français avaient testé les chances de Lille lors d’une visite à l’aéroport Charles-de-Gaulle en mai dernier. “La plupart des autres candidats n’ont vraiment commencé qu’en janvier, ce qui était tout simplement trop tard”, pointe cette source, à qui l’anonymat a été accordé pour parler librement du jour du vote.

La France a également pris en compte le souhait des députés européens de jouer un rôle plus important dans le choix du siège de l’agence.
Dès novembre, l’ambassadeur de la candidature, Laurent Saint-Martin, avait glissé à POLITICO que l’équipe de Lille contacterait les eurodéputés dès que possible. Varsovie est la seule autre candidate à avoir activement courtisé les parlementaires européens, dont les voix ont autant pesé que celles des gouvernements nationaux sur la décision — via un nouveau système avec deux votes parallèles.
Yann Favennec a salué l’“énorme travail de lobby” effectué par Emmanuel Macron jusqu’au jour du vote. Laurent Saint-Martin, ancien ministre du Commerce extérieur, a fait le tour des pays qui ne présentaient pas de candidat, en commençant par Malte. Lille a même traduit sa brochure dans toutes les langues de l’UE, y compris le gaélique irlandais et le grec.
Mercredi, le grand jour
Pour Lille, la plus grande surprise est venue le jour du vote.
La décision a été le résultat d’une procédure complexe impliquant, d’un côté, les ambassadeurs des 27 membres de l’UE et, de l’autre, deux eurodéputés représentant le Parlement européen : le Néerlandais Dirk Gotink, du Parti populaire européen, et l’Allemande Anna Cavazzini, des Verts.
Chaque partie s’est réunie séparément pour réduire le nombre de candidats de neuf à deux. Si le même candidat était désigné par les deux camps, il l’emportait par élimination directe. Mais s’il y avait deux mêmes candidats sélectionnés par les Etats membres et par les parlementaires, le match devait se conclure par une finale.
Les gouvernements sont rapidement arrivés au duo Lille-Rome, obligeant les eurodéputés à faire un choix. “Soit on ne sélectionnait pas du tout Lille de notre côté — ce qui était presque impossible parce qu’elle bénéficiait d’un large soutien —, soit nous choisissions d’exercer plus de pouvoir institutionnel et de soutenir les deux mêmes”, retrace le responsable du Parlement européen précité.
Pour que la compétition se poursuive, les parlementaires du PPE ont transféré leur soutien de Varsovie à Rome, qui ne figurait pas parmi les premières favorites.
Pour Yann Favennec, qui recevait des informations en direct par SMS, le moment le plus stressant a été cette phase de vote parallèle. Il s’étonne que ce soit Rome, et non la capitale polonaise, qui ait été désignée comme finaliste après le vote des gouvernements.
Après que les deux institutions ont soutenu les mêmes villes, la présidence chypriote du Conseil de l’Union européenne a demandé un temps mort de trente minutes.
Bataille de coups de fil
Au premier tour de la finale, 24 pays ont voté pour Lille, 3 seulement pour Rome.
“Ils sont revenus à la stratégie du vote en bloc dès qu’ils l’ont pu”, souligne le responsable du Parlement, en référence à la compétition de 2024 pour désigner le siège de l’Autorité européenne de lutte contre le blanchiment d’argent. Lors de ce vote, par une procédure plus simple, le Conseil de l’UE avait mis les parlementaires sur la touche en votant en bloc pour choisir Francfort.

Le résultat du premier tour a conduit le Parlement à demander un nouveau temps mort : c’est à ce moment-là qu’Emmanuel Macron et la Première ministre italienne Giorgia Meloni ont décroché leur téléphone pour tenter de rallier des soutiens à leur candidature, selon deux personnes proches du processus.
La majorité requise diminuant au fur et à mesure des votes, il était clair après le deuxième tour — où Lille a obtenu 38 voix sur 54 possibles — qu’elle recueillerait suffisamment de suffrages pour l’emporter au troisième tour. Dans ce face-à-face, une majorité des deux tiers de 36 voix suffirait.
“Et là, on était confiant, pas triomphaliste, mais confiant”, se souvient Yann Favennec. “Le dernier tour, on a fait que confirmer notre avance vis-à-vis des Italiens.”
Et c’est ce qui s’est passé : Lille a obtenu 36 voix au troisième tour, soit exactement le nombre de voix nécessaires pour gagner. C’est l’explosion de joie à Paris.
Préparer 2028
Maintenant que l’excitation est retombée, tout le monde s’accorde à dire que c’est la meilleure équipe qui a gagné. Le chef de file des eurodéputés, Dirk Gotink, a félicité Lille d’avoir fondé sa candidature sur “la longue et solide histoire de l’excellent travail réalisé en matière de douanes” en France.
Mais le fait que le vainqueur soit issu d’un pays fondateur de l’UE situé à proximité de Bruxelles, alors que les Etats plus récemment entrés dans l’Union et plus éloignés géographiquement sont repartis bredouilles, suscite des doutes. La Croatie, qui présentait sa capitale Zagreb, a été handicapée en tant que petit pays, avec seulement deux membres au sein de la commission qui a voté au nom du Parlement.
Plusieurs diplomates de l’UE ont exprimé leurs inquiétudes face à la répétition de cet exercice tortueux, mais ils ont félicité le Parlement pour avoir tenu bon et s’être assuré une plus grande influence. “Le Parlement européen a bien joué le jeu”, avait glissé l’un d’entre eux avant le vote.
Après une célébration au Palais de la Bourse de Lille le 26 mars, Yann Favennec a repris le travail. Il est actuellement en contact avec Bruxelles pour les questions logistiques, notamment la commande de mobilier pour les agents qui commenceront à arriver dans le courant de l’année. L’Autorité douanière européenne devrait être pleinement opérationnelle en 2028.
Giorgio Leali a écrit depuis Paris et Koen Verhelst depuis Bruxelles.
Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.
