Législatives en Hongrie : les esprits s’échauffent à l’approche du scrutin

BUDAPEST — La tension est à son comble en Hongrie, alors que la campagne des élections législatives entre dans sa dernière ligne droite. Les deux principaux candidats se lancent mutuellement des accusations, allant de l’achat de voix dans les circonscriptions rurales à des écoutes téléphoniques illégales ou des ingérences venues tantôt Moscou, tantôt de Kiev.

Les sondages suggèrent que Péter Magyar, le leader du parti d’opposition de centre droit Tisza, pourrait mettre fin aux seize années de règne du Premier ministre Viktor Orbán lors de ce scrutin qui se tiendra le 12 avril. Il détrônerait alors le dirigeant européen le plus proche du Kremlin, qui a bloqué à plusieurs reprises les tentatives de l’UE de soutenir l’Ukraine.

La campagne a été marquée par de graves accusations de la part des deux camps, et les observateurs électoraux s’inquiètent de l’équité du scrutin en raison de l’emprise de Viktor Orbán sur les institutions de l’Etat, à l’instar des médias.

Rien n’indique que l’animosité s’atténuera dans les derniers jours de la campagne.

Au lieu de cela, Viktor Orbán redouble d’efforts pour faire passer Péter Magyar pour un pro-ukrainien, avertissant qu’une victoire de son opposant entraînerait la Hongrie dans une guerre avec la Russie et détournerait des fonds vers l’Ukraine, qu’il qualifie de corrompue, tout en accusant Kiev d’essayer de le renverser.

“L’Ukraine s’est immiscée dans les élections hongroises avec de l’argent, des pressions et des agents. Nous comprenons leurs intérêts, mais nous n’accepterons jamais l’ingérence étrangère dans l’avenir de la Hongrie”, a lancé Viktor Orbán dimanche.

Péter Magyar prononce un discours lors d’une manifestation organisée dans le cadre des commémorations du 178e anniversaire de la révolution hongroise de 1848-1849, à Budapest, le 15 mars. | Janos Kummer/Getty Images

A l’inverse, Péter Magyar accuse le gouvernement d’Orbán de “trahison” pour ses liens étroits avec la Russie du président Vladimir Poutine, sur lesquelles un nouvel exécutif enquêtera.

Dans le même temps, des missions d’observation alternatives progouvernementales sont déployées aux côtés de celles des principales organisations internationales, ce qui ouvre la voie à une confrontation des récits avant et après le jour du scrutin.

Le sujet de Kiev domine la campagne

L’Ukraine est au cœur de la campagne, et Viktor Orbán s’efforce de tirer parti de l’antipathie populaire à l’égard du grand voisin de la Hongrie.

Le gouvernement affirme que Kiev tente de déstabiliser l’économie en interrompant les livraisons de pétrole russe via l’oléoduc Droujba, tandis que l’Ukraine soutient que l’infrastructure n’est pas opérationnelle en raison des frappes de drones russes.

Les autorités hongroises ont également saisi un convoi transportant de l’argent liquide et de l’or d’une banque autrichienne à une banque ukrainienne à Kiev, de hauts responsables du gouvernement hongrois suggérant que les fonds auraient pu être utilisés pour financer la campagne de l’opposition contre Viktor Orbán.

L’Ukraine maintient que la saisie effectuée par les autorités hongroises est illégale et que l’argent liquide fait partie des transferts réguliers vers une banque détenue par l’Etat.

Il y a deux semaines, les autorités hongroises ont perquisitionné les domiciles de deux informaticiens travaillant pour Tisza, les accusant d’espionnage pour le compte de l’Ukraine.

Péter Magyar, qui nie toutes les accusations, affirme que Viktor Orbán, avec l’aide de la Russie, a utilisé le pouvoir de l’Etat pour miner Tisza de l’intérieur, quand des organisations internationales et locales relatent que Moscou a déployé des ressources pour influencer la campagne et maintenir le gouvernement en place.

Une affiche électorale à l’effigie du président ukrainien Volodymyr Zelensky à Budapest le 18 mars. | Jaap Arriens/NurPhoto via Getty Images

“Nous avons des raisons de croire que les services de renseignement hongrois, en coopération avec les puissances de l’Est, ont déployé […] un logiciel espion de qualité militaire sur les systèmes et le réseau de Tisza”, a-t-il écrit sur X le 26 mars.

Le porte-parole international de Viktor Orbán, Zoltán Kovács, a nié les accusations de Péter Magyar, affirmant que les contacts du gouvernement avec la Russie relevaient de la diplomatie ordinaire. Dans une interview accordée à POLITICO lundi, il a insisté sur le fait que l’enquête sur l’infiltration ukrainienne présumée de Tisza était en cours et ne faisait l’objet d’aucune pression politique.

“Leur mission actuelle est de protéger les intérêts nationaux hongrois”, a justifié Zoltán Kovács à propos des enquêteurs. Il n’a pas exclu que de nouvelles révélations soient faites avant les élections.

Des observateurs concurrents

Dans ce contexte délétère, les médias indépendants et les observateurs électoraux ont prévenu que les élections ne se dérouleraient pas sur un pied d’égalité.

Un documentaire réalisé par des journalistes indépendants et intitulé The Price of a Vote (Le prix d’un vote), diffusé le 26 mars, fait état d’achats de voix et de pressions généralisées dans les communautés rurales. Des témoins oculaires affirment que le parti Fidesz au pouvoir offre de l’argent en échange de votes.

Zoltán Kovács a démenti ces accusations, qualifiant le documentaire d’“arme politique anti-Fidesz”.

“Je peux vous dire que s’il y a un abus ou une fraude quelconque en arrière-plan, toutes les autorités locales et nationales ont la possibilité d’enquêter”, a-t-il complété.

La mission d’observation électorale de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a publié vendredi un rapport dans lequel elle s’inquiète du fait que le paysage médiatique hongrois alimente les messages progouvernementaux, étant donné que leur propriété est concentrée entre les mains de quelques personnes.

“Les médias indépendants et critiques opèrent à côté d’un secteur médiatique progouvernemental beaucoup plus important”, peut-on lire dans le rapport.

Zoltán Kovács a contesté ces éléments avancés par l’OSCE, qualifiant ses avertissements concernant l’influence du gouvernement sur les médias d’“opinion politique” et mettant en doute la crédibilité de ses conclusions.

Alors que la campagne s’intensifie et que les sondages continuent de suggérer que l’opposition pourrait l’emporter, les analystes préviennent que Tisza et le Fidesz pourraient entrer dans un bras de fer après la nuit des élections et en contester le résultat.

Observateur électoral chevronné avec plus de 16 ans d’expérience dans ce domaine pour le compte de l’UE, Péter Kramer a mis en garde contre la présence croissante de missions parallèles qui risquent de brouiller les cartes.

“Je ne serais pas surpris qu’il y ait eu des observateurs malhonnêtes”, a-t-il averti, notant que les groupes politiquement proches d’un camp déploient de plus en plus de missions pour façonner le récit après le vote. “C’est une tendance internationale.”

Une organisation étroitement liée au Fidesz, le Forum de coopération civique, a demandé au Conseil de la paix du président américain Donald Trump, qui promeut la résolution des conflits mondiaux, de déployer une mission d’observation des élections avant le scrutin du 12 avril.

En parallèle, un think tank conservateur polonais a annoncé lundi la création d’une coalition de 100 observateurs internationaux issus de 10 pays de l’UE et de pays tiers, sous la bannière “Liberty Coalition for a Free and Fair Election” (coalition de la liberté pour des élections libres et équitables).

Cette coalition est codirigée par le président de la Fondation Edmund Burke, qui organise régulièrement des National Conservatism Conferences à Bruxelles et à Washington. Parmi les précédents invités à ces sommets figurent des leaders d’extrême droite, comme le Britannique Nigel Farage, le Français Eric Zemmour, l’Américain Tucker Carlson… et Viktor Orbán lui-même.

Le directeur politique de Viktor Orbán, Balázs Orbán, s’est félicité de cette nouvelle mission. “Un regard indépendant permet de s’assurer que les résultats parlent d’eux-mêmes”, a-t-il déclaré.

Cet article a d’abord été publié par POLITICO en anglais, puis a été édité en français par Jean-Christophe Catalon.

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