PARIS — En France, on n’a pas de pétrole, on n’a plus de budget, mais on a des idées… C’est en tout cas ce que Sébastien Lecornu a tenté de prouver vendredi soir depuis le perron de Matignon en présentant plusieurs mesures phares du prochain plan d’électrification du gouvernement. Parmi elles, une nouvelle saison du leasing social de véhicules électriques et un fléchage des aides vers l’électrification des logements.
L’élaboration du plan d’électrification, annoncé mi-février, a d’abord été un peu accélérée par la guerre entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran, qui a débuté le 28 février en entraînant le monde dans une grave crise énergétique. Après avoir été reporté d’une semaine sans raison officielle, ce plan est enfin dévoilé dans ses grandes lignes.
Choisir de dévoiler le plan d’électrification maintenant (c’est-à-dire en pleine montée des prix des carburants fossiles), au-delà de la communication de grosses ficelles, est aussi une tentative d’enclencher la transition énergétique qui peine à se lancer. Certains, en revanche, tiquent sur le moment choisi, un soir avant le week-end. “C’est catastrophique, l’horaire n’est pas pratique”, déplore un conseiller ministériel.
Reste que le chef de l’exécutif a fait de ce plan une priorité. “La question n’est plus que climatique, elle touche désormais à l’intérêt national”, annonçait le Premier ministre dans un courrier à plusieurs ministres début avril.
“L’intérêt du pays” avant tout
Depuis le perron de Matignon vendredi, Sébastien Lecornu a ainsi présenté l’électrification comme un enjeu de souveraineté, de pouvoir d’achat et de compétitivité dans un discours quasi-martial — il n’a qu’effleuré l’enjeu climatique.
Accélérer l’électrification, c’est faire “le lien entre l’intérêt individuel de chacun et l’intérêt du pays”, a-t-il affirmé. “Tant que nous dépendons du pétrole et du gaz, nous continuerons de payer le prix des guerres des autres.”
C’est pourquoi le soutien à l’électrification sera multiplié par deux d’ici 2030, en passant de “5,5 à 10 milliards d’euros par an”. Ce bond ne se fera cependant pas avec des dépenses nouvelles mais en réorientant les différentes aides publiques, a-t-il prévenu, sans donner de détails.
Sébastien Lecornu a concentré ses autres annonces sur le transport, le bâtiment et l’artisanat. Elles seront précisées “dans les jours qui viennent” par les ministres, a-t-il promis. Avec l’électrification de l’industrie et de numérique, elles doivent participer à la réduction de la consommation des énergies fossiles de 60% à 40% de l’énergie consommée en France, comme le prévoit la programmation énergétique.
Un déplacement avec des ministres la semaine prochaine est dans l’air, mais les différents ministères concernés attendent toujours une confirmation de Matignon sur le calendrier.
Un geste pour les gros rouleurs
Dans le détail, le Premier ministre a annoncé la troisième vague de leasing social de véhicules électriques, soit 50 000 voitures proposées à partir de juin. Celle-ci devait initialement être lancée le 19 février par un déplacement ministériel dans une concession Renault. Mais les inondations frappant le pays avaient eu raison de ce déplacement, et, dans la foulée, la période de réserve des élections municipales avait retardé le processus.
D’autant que — facteur décisif — l’Elysée voulait se garder les annonces pour un conseil de planification écologique, qui aurait dû voir le jour après les municipales, mais qui ne cesse depuis d’être reporté .
Entretemps, le conflit dans le golfe Persique a poussé l’exécutif à aller plus loin : 50 000 autres voitures seront destinées aux “gros rouleurs issus des classes moyennes”, par exemple pour les aides à domicile ou les artisans, a cité le Premier ministre.
Sébastien Lecornu a également promis des aides allant jusqu’à 100 000 euros pour les petites entreprises voulant acquérir un utilitaire ou un poids lourd électriques.
Le Premier ministre a mis l’accent sur l’électrification des logements sociaux, davantage chauffés au gaz que le reste du parc, avec l’objectif de sortir 2 millions de logements sociaux du gaz d’ici à 2050. Cela correspond à la trajectoire jugée possible par les représentants des HLM lors du groupe de travail sur l’électrification du bâtiment.
Par ailleurs, il ne sera plus possible d’installer une chaudière à gaz dans une construction neuve d’ici à la fin de l’année — c’est déjà le cas dans les maisons individuelles.
La réorientation des dépenses évoquée par le Premier ministre pourrait, dans les logements, se traduire par le conditionnement des aides à la rénovation énergétique à l’électrification du chauffage, une piste sur laquelle travaille l’administration depuis le début de l’année.
Enfin, le Premier ministre a évoqué des aides pour permettre aux artisans, aux restaurateurs ou encore aux pêcheurs d’électrifier leurs fours et autres équipements.
Ces dispositions s’ajoutent à celles prises par EDF mercredi, par la voix de son patron Bernard Fontana, qui a annoncé investir 240 millions d’euros pour équiper des ménages modestes en pompes à chaleur et électrifier le fret en équipant des camions ou des bornes de recharge.
Un plan sans fonds
Sébastien Lecornu se plaît à convoquer le souvenir du plan Messmer comme “un modèle”. Il a d’ailleurs fait référence aux “choix stratégiques [pris] il y a des décennies par nos anciens”.
Pour mémoire, Pierre Messmer, lointain prédécesseur du chef du gouvernement, décida après le premier choc pétrolier de la création du parc électronucléaire dans les années 1970 et de la première vague d’électrification des usages qui s’ensuivit. La version 2026 de Sébastien Lecornu s’annonce bien plus limitée, étant donné le peu de marges de manœuvre de son gouvernement.
Les contraintes pour le plan d’électrification étaient en effet fortes. Les caisses sont vides, le budget a été promulgué mi-février, le Parlement est profondément divisé sur les questions énergétiques, et la proximité avec l’élection présidentielle semble difficilement compatible avec des réformes d’ampleur.
Le gouvernement a donc choisi de privilégier les certificats d’économie d’énergie (CEE), qui ne grèvent pas le budget. Plusieurs familiers du dispositif des CEE s’attendaient ainsi, en amont du discours, à ce que la location de voitures, les aides aux véhicules utilitaires et aux poids lourds, ou encore les aides aux artisans, soient financées par ce biais.
Avec ce dispositif, ce sont les énergéticiens, et par ricochet leurs clients, qui financent des opérations d’efficacité énergétique. En théorie, ce recours aux CEE ne devrait pas alourdir les factures des ménages car l’obligation incombant aux énergéticiens, elle, n’augmente pas — en théorie seulement, les CEE étant un dispositif malaisé à piloter.
“Il faut savoir ne pas gâcher une crise, si je peux me permettre, et lier chaque mesure nouvelle à une vision globale pour l’avenir”, a conclu Sébastien Lecornu.
