Bruno Le Maire prêt pour le match… en librairies

PARIS — 9 juillet 2021 : assis en terrasse, à Venise, avec Bruno Le Maire, en marge d’un G20 des ministres des Finances, Larry Fink laisse entendre à son interlocuteur français que la “finance verte” n’est pas suffisamment rentable à son goût. Voilà un an seulement que le tout puissant patron du numéro 1 mondial de la gestion d’actifs BlackRock a pourtant accepté de participer à “l’alliance mondiale des sociétés de gestion oeuvrant à la neutralité carbone”.

Le ministre de l’Economie, sidéré, comprend aussitôt le message : ce “type”, qui “pèse 11 500 milliards de dollars” à l’époque*, est en train de lui annoncer qu’il s’apprête à couper le robinet de ses investissements dans la lutte contre le changement climatique. Il mettra d’ailleurs sa menace à exécution, moins de quatre ans plus tard.

Cette scène, c’est Bruno Le Maire qui la raconte dans son nouvel opus, à paraître le 23 avril chez Gallimard. Le livre, intitulé Le temps d’une décision, renoue, sur le fond, avec deux de ses succès passés — Des hommes d’Etat (2008) et L’Ange et la Bête (2021) —, comme l’explique l’auteur à POLITICO, autour d’un café crème de bon matin, le 3 avril.

A savoir : un récit littéraire, offrant une réflexion sur la pratique du pouvoir.

Le Maire, entretemps, s’est reconverti dans le privé, après plus de sept années de règne sur Bercy. Outre l’enseignement, à Lausanne, il travaille pour le groupe ASML, géant hollandais de la production de machines servant à fabriquer des semi-conducteurs et, depuis janvier, comme senior advisor (comprendre : consultant de luxe) pour le cabinet de conseil en géopolitique et en économie, Macro Advisory Partners.

Mais celui qui reconnaît volontiers être, à l’origine, “plutôt un spécialiste de Proust que du silicium”, a bon espoir d’avoir une nouvelle fois produit un véritable “page-turner”.

S’il garde jalousement la main, pour l’heure, sur son manuscrit, il tient tout de même à en faire l’exégèse et à nous en dire un peu plus sur l’ouvrage — qui paraît dans la Collection Blanche de Gallimard, s’il vous plaît, car l’ancien ministre est un écrivain véritable, même ses détracteurs lui reconnaissent.

Au plus près des (vrais) décideurs

Dans Le temps d’une décision, écrit sous la forme de “choses vues” — à la façon de L’heure des prédateurs, le dernier livre de Giuliano Da Empoli — le normalien livre à nouveau une réflexion personnelle sur la “crise de la décision”, ou, dit autrement, sur les “limites” du pouvoir.

“Où est-ce que se décide l’avenir du monde ? Où se prennent les décisions ?”, s’interroge-t-il, en face de nous, son sac de voyage posé à ses pieds.

Chez les dirigeants autoritaires, au moins c’est clair : à travers des récits d’entretiens auxquels il a assisté avec Donald Trump, avec Vladimir Poutine ou Xi Jinping — il décrit notamment une scène où le président chinois, ne parvenant pas à ouvrir un thermos, sème la panique parmi les conseillers qui l’entourent —, Le Maire tâche d’abord de “faire toucher du doigt la brutalité de ces régimes” à son lecteur.

“La liberté, c’est anecdotique”, a-t-il aussi entendu Xi Jinping expliquer, dans une tirade sur ce qui sépare la Chine des démocraties occidentales.

Le Maire raconte aussi ses rencontres avec le milliardaire Elon Musk ou avec Sam Altman (PDG d’OpenAI), pour parler d’un autre pouvoir, celui des géants de la tech. “C’est le vrai pouvoir contemporain”, argumente-t-il, se remémorant Musk et son “rire épileptique”, en marge d’un sommet Choose France à Versailles, restant totalement silencieux tant que des conseillers étaient présents.

Convaincu qu’une bonne histoire parle bien plus que n’importe quelle analyse, l’ancien patron de Bercy croque aussi certains des prétendus lieux de pouvoir qu’il a arpentés : le Forum de Davos — un “lieu de rencontres, pas de pouvoir”, assure-t-il — ou encore le Vatican.

Les sommets du Bildelberg, aussi, ce groupe de réflexion constitué de puissants et d’intellectuels de tous les pays, dont les réunions se tiennent off the record, suscitant leur lot de fantasmes. Ainsi rapporte-t-il ce souvenir, qui remonte à l’édition 2019 : à Montreux, sur la rive suisse du lac Léman, des participants interrogent l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger, 96 ans, sur ce qui pourrait bien se mettre en travers de l’avenir radieux qui semble s’offrir au monde occidental en ce début de printemps : “War, as usual”*, lâche le vieil homme. En trois mots seulement, il jette un léger froid parmi cette assemblée plutôt optimiste.

Libéré, libéral… et libre pour la suite

N’allez pas croire toutefois que Le Maire, 56 ans, ne reprend la plume que pour le beauté du geste.

L’ancien ministre est toujours obsédé par la question de la “réinvention du modèle politique” et assume de dire, dix ans après l’élection d’un président même pas quadragénaire, qu’une expérience aussi longue que la sienne — depuis 2006, il a été directeur de cabinet à Matignon, député, conseiller régional, ministre sous Nicolas Sarkozy de 2008 à 2012 puis encore de 2017 à 2024 — ferait de lui l’un des mieux armés pour y répondre.

“Je ne suis pas né avec Macron”, rappelle-t-il ainsi régulièrement, “je suis né sous Chirac”.

Pas question, dès lors, de faire mine de se désintéresser de l’élection présidentielle qui vient. Son livre, il le conçoit comme une “première pierre, pour dire : ‘réalisons ce qu’il s’est passé’”. Derrière les confidences sur ce qu’il contient, on sent d’ailleurs affleurer un discours libéral bien rôdé : “Depuis 1981, nous vivons sur le même logiciel, celui de la redistribution, de la gratuité pour tous et de la concentration des pouvoirs”, esquisse-t-il, dénonçant “40 ans de gangue idéologique socialiste”.

Lui espère voir l’Euroep “reprendre pied dans l’histoire” et prône “la réduction de l’Etat providence”, pour retrouver un Etat fort, n’en déplaise à ceux qui critiquent son bilan à la tête des finances du pays. L’ancien ministre assure d’ailleurs avoir fait conduire une étude sur l’origine de l’apparition de l’expression qui lui colle à la peau sur les réseaux sociaux, “1 000 milliards de dette” : une campagne de bots diligentée depuis les environs de Vladivostok, en Russie, d’après lui.

Bien sûr, il sent monter comme tout le monde un vent de “dégagisme”. Mais pas au point de croire que que les choses sont jouées, pour 2027 : tout est possible, à l’entendre, de la victoire du RN à celle de Jean-Luc Mélenchon, comme… la “prolongation du système de l’agonie”. Dit autrement : le choix d’un consensus mou, sans transformation profonde de notre “structure démocratique”, qui “reviendrait à mettre [le pays] sous coma artificiel”.

Autant dire que Le Maire ne plaidera pas, contrairement à d’autres, pour un candidat unique de l’espace central. Lui qui a connu la primaire de la droite en 2016, la folie sondagière, sa propre chute et la remontada extraordinaire de François Fillon dans les derniers jours de campagne, estime en substance que les Français doivent avoir du choix, que le départage se fera naturellement – pas avant février ou mars – et que les candidats doivent, d’ici là, pouvoir exprimer leur singularité.

Tout ressemblance avec une oeuvre littéraire est bien sûr fortuite.

* 14 000 milliards depuis janvier 2026.
*
*La guerre, comme d’habitude.

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